Régis Genté: “L’Asie centrale n’est pas une poudrière islamiste en voie de radicalisation”

Photo de couverture, mosquée d’été à Samarcande, Ouzbekistan. Image d’illustration par Bernard Grua

Il y a près de deux mois, l’intégralité de l’Afghanistan tombait sous le joug des talibans, y compris des secteurs reculés où ils n’avaient jamais pris pied, tels que le Corridor du Wakhan. Spécialiste de l’Asie Centrale, Régis Genté était un des mieux à même d’en anticiper les éventuelles répercutions sur la stabilité de cette partie du monde, ainsi que d’en évaluer l’importance géostratégique, concernant notamment la Turquie, proche allié du Pakistan, sponsor majeur des talibans. Dès le 18 août 2021, Régis Genté livrait ses réflexions à Alla Lazareva pour le média ukrainien Tyzhden. Il a bien voulu nous confier son texte original en français.

Ce document reste particulièrement éclairant même si, depuis lors, son auteur observe avec attention les frictions, qui se font jour entre Kaboul et Douchanbe. Ce dernier se place, en effet, en chef de file de l’opposition à l’Émirat islamique d’Afghanistan. La situation interroge sur un éventuel aval de Moscou quant aux positions prises par le Tadjikistan, pays de son “étranger proche”, dont il est principal garant en terme de sécurité. Le jeu trouble de la Chine interpelle, lui aussi. Pékin, exerçant une forte influence sur le Pakistan, se pose en interlocuteur privilégié d’une partie des groupes talibans, en éventuel protecteur intéressé du Tadjikistan, et surtout en acteur désireux d’y promouvoir ses avantages économiques.

L’article en ukrainien paru sur Tyzhden est disponible ici : Режіс Жанте: “Центральна Азія не є пороховою діжкою, що постійно радикалізується”

Le risque de contagion de l’islamisme radical dans les pays d’Asie Centrale, est-il élevé ?

Puisque nous parlons à l’occasion de la re-prise de l’Afghanistan par les talibans, je crois qu’il faut distinguer les risques qui viennent directement du mouvement taliban et ceux qui viennent de l’islamisme radical en général. Ce que je veux dire, c’est que le mouvement taliban en soi est une force politique, avec plusieurs courants à l’intérieur, qui est essentiellement afghane, essentiellement préoccupée par les questions afghanes. Certes les talibans d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que lorsqu’ils étaient au pouvoir de 1996 à 2001, mais si l’on se réfère à cette expérience du pouvoir, on s’aperçoit qu’ils n’ont pas de visées politiques sur l’Asie centrale post-soviétique. Et je crois que cela reste vrai. Je constate que beaucoup d’observateurs des pays de l’ex-URSS disent cela, que les talibans ne menacent pas et ne menaceront pas l’Asie centrale post-soviétique.

Pamir Institute: Jamat Khana, lieu de réunion et de prière des Chiites ismaéliens, branche de l'islam pratiquée par les Wakhis peuplant le Wakhan à Khandud, chef lieu du corridor du Wakhan Afghan tombé sous le contrôle des taliban sunnites. Image d'illustration par Bernard Grua
Jamat Khana, lieu de réunion et de prière des Chiites ismaéliens, branche de l’islam pratiquée par les Wakhis peuplant le Wakhan à Khandud, chef lieu du corridor du Wakhan Afghan tombé sous le contrôle des taliban sunnites. Image d’illustration par Bernard Grua

Ce qui s’était passé entre 1996 et 2001 en revanche, c’était que des groupes de cette Asie centrale post-soviétique s’étaient réfugiés en Afghanistan et avaient pu s’en servir pour attaquer le pouvoir dans leur pays. Je pense essentiellement aux attentats de 1999 en Ouzbékistan, commis par le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan. Mais là, il ne s’agit pas d’une contagion de l’Islamisme radical des talibans en Asie centrale, mais plutôt de mouvements nés en Asie centrale, en l’occurrence en Ouzbékistan, pour des raisons purement ouzbèkes, à savoir la féroce dictature du Président Islam Karimov.

Maintenant, pour parler de la contagion de l’Islam radical en général, au-delà du mouvement taliban, oui le risque existe. Mais il est déjà à l’œuvre, indépendamment des talibans. Et parfois, souvent, à partir de mouvements autres comme notamment l’Etat Islamique (Daech). Les pays d’Asie centrale ont vu des milliers de leurs concitoyens rejoindre les parties de la Syrie et de l’Irak contrôlés par Daech après 2013 disons. Le phénomène était important, mais pas plus que pour d’autres pays, si l’on parle du nombre de citoyens du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan ou du Kazakhstan par exemple qui ont rejoint les rangs de Daech. En ce sens, ces pays sont pleinement inclus dans les phénomènes globaux que nous observons.

Pamir Institute: Mosquée des Khirgizes sunnites de Rangkul (3 818 m), Pamir tadjik.   Image d'illustration par Bernard Grua
Mosquée des Khirgizes sunnites de Rangkul (3 818 m), Pamir tadjik. Image d’illustration par Bernard Grua

Il ne faut pas exagérer d’ailleurs le phénomène.

Beaucoup de chercheurs et de think-tanks dépeignent l’Asie centrale comme une poudrière islamiste ou en voie de radicalisation. C’est faux.

La population devient certainement de plus en plus musulmane pratiquante, une petite partie d’elle se radicalise. Mais les chiffres, que l’on a, montrent que ce n’est pas pire qu’ailleurs dans le monde.

Mosquées des Khirgizes sunnites de Karakul (3 950 m) et Murghab (3 613 m) Pamir tadjik. Images d’illustration par Bernard Grua

L’impact de prise de pouvoir par les talibans pour la Turquie: est-ce que son rôle dans la région se renforce, ainsi que les sentiments pan turcs ?

Je ne sais pas s’il y a un impact direct de la prise de pouvoir des talibans sur la Turquie. Elle joue depuis 30 ans de la confraternité turcique dans les pays turcophones d’Asie centrale, c’est-à-dire tous sauf le Tadjikistan. Nous avons vu fin 2020 que cette confraternité turcique avait permis à Ankara d’avancer ses pions dans le Caucase du Sud, en aidant de façon déterminante l’Azerbaïdjan à reconquérir les sept districts autour du Haut-Karabagh et une petite partie du Haut-Karabagh lui-même. Mais l’Azerbaïdjan est le pays le plus proche de la Turquie parmi les ex-républiques soviétiques. Pas sûr que le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Turkménistan ou l’Ouzbékistan deviendront aussi proche de la Turquie que ne l’est devenu l’Azerbaïdjan. Les sentiments panturcs sont me semble-t-il pas très réels, c’est quelque chose qui est invoqué dans le discours politique, mais la réalité des choses ce sont les intérêts des Etats de la région qui s’appuient sur les grandes puissances actives au cœur de l’Eurasie pour défendre leurs propres intérêts.

Pamir Institute: Madrassas et minaret d'Arslan-Khana, Boukhara, Ouzbekistan.  Image d'illustration par Bernard Grua
Madrassas et minaret d’Arslan-Khana, Boukhara, Ouzbekistan. Image d’illustration par Bernard Grua

Il s’avère que la Turquie est là, met à disposition ses atouts à travers des politiques qui combinent économie, commerce, soutien militaire, coopération culturelle et linguistique…

Les pays d’Asie centrale acceptent ces coopérations et échanges, mais cela n’en fait pas des partisans d’une alliance panturque.

Et ce, parce que ces ex-républiques soviétiques évoluent dans le monde multipolaire émergent, équilibrant leurs relations internationales entre Moscou, Pékin, Washington, Ankara, etc.

Au sujet de l’auteur

Régis Genté

Journaliste indépendant, Régis Genté est installé depuis plus de dix ans à Tbilissi. Il est un des principaux spécialistes français du Caucause et de l’Asie Centrale post-soviétique. Il y couvre l’actualité pour Radio France Internationale, Le Figaro et France 24, notamment. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur cette partie du monde.

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Published by Pamir Institute

The Pamir Institute is an activist research and documentation group which aims at empowering the autochnous populations of the “Roof of the World” in High Asia. Its area of concern embraces the Pamirs from Afghanistan, China, Pakistan and Tadjikistan.

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